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Nécrologie

 

Le Professeur André DELMAS

 

 

Par le Professeur C. Cabrol.

 

Le Professeur André Delmas est né le 1er septembre 1910, à Montpellier, d'une famille à l'impressionnant passé médical. En effet, son arrière-grand-père était médecin de campagne, de même que son grand-père Louis qui lui inspira sa vocation. De ce dernier, les deux fils, l'un Paul, son père, sera professeur d'obstétrique et l'autre, Jean, son oncle, professeur d'anatomie, tous deux à la Faculté de Médecine de Montpellier.

Après des études classiques, André Delmas entreprit, à son tour, des études de médecine et s'initia à l'anatomie dans le laboratoire de son oncle. Nommé externe, puis interne des hôpitaux de Montpellier, en 1935, ses maîtres cliniciens faillirent le détourner de sa vocation anatomique. Mais, en 1937, le Professeur Rouvière, titulaire de la chaire d'Anatomie de la Faculté de Médecine de Paris, lozérien d'origine et formé à Montpellier revient en visite dans sa Faculté d'origine et convainc le jeune André de terminer sa thèse sur « L'orifice supérieur du thorax », dans son laboratoire à Paris. André Delmas accepte, conquis par la personnalité de ce maître incomparable. Mais, en 1939, c'est la guerre et André Delmas, mobilisé, aura aux Armées une conduite héroïque qui lui vaudra la Croix de Guerre.

De retour à Paris, pendant l’occupation, sans ressources, il est prêt à abandonner mais un emploi providentiel de Professeur à l'Ecole Normale Supérieure d'Education Physique et l'aide de sa femme Lucille qu'il vient d'épouser, lui permettent de préparer l'agrégation sous l'autorité de Rouvière qui lui assure une remarquable et complète formation non seulement en anatomie mais en anthropologie, en anatomie comparée et en embryologie.

Avec l'aide fraternelle de son aîné. Gaston Cordier, André Delmas est reçu premier à l'agrégation d'Anatomie, en 1946 et se fixe définitivement à Paris. Nommé chef des travaux anatomiques et chargé de cours sous la direction du Professeur Eugène Olivier, successeur de Rouvière, il oriente d'emblée son enseignement vers une anatomie fonctionnelle qui, pour lui, doit montrer à quoi sert toute structure et expliquer le pourquoi et le comment de la forme. Il se passionne également pour l'anatomie du système nerveux où il apporte un souffle nouveau, substituant aux descriptions purement morphologiques, une explication rationnelle des structures cérébrales, basée sur l'anatomie comparée et l'embryologie et corrélée avec les données physiologiques et pathologiques. Ces cours, soigneusement préparés, parfaitement illustrés par ses dessins au tableau lui attirent d'emblée l'audience des étudiants pour lesquels il écrit son traité « Voies et centres nerveux », véritable introduction à la neurologie.

Cet enseignement, il le complète dans les pavillons d'anatomie de l'Ecole Pratique qu'il dirige. Immanquablement présent à l'ouverture des salles, il accueille, étudiants et aides d'anatomie, vêtu de sa blouse blanche et coiffé de son légendaire chapeau noir, il informe les uns et conseille les autres. Il rassemble ensuite dans son laboratoire rotonde tous ceux qui désirent parfaire leur formation anatomique en vue des concours futurs. Il encourage, de même, ses premiers chercheurs, Claude Couinaud qui débute sa remarquable étude sur l'anatomie du foie, Louis Quénu, passionné par les variations des vaisseaux du mésentère et Bernard Pertuiset qui prépare, avec André Delmas, son monumental travail sur « La topographie crânio-encéphalique », véritable guide de la future neurochirurgie stéréotaxique. Mais, André Delmas pourra réellement développer ses recherches, qui lui paraissent indispensables à l'adaptation de l'anatomie aux nouveaux besoins de l'imagerie, de la médecine et de la chirurgie, lorsque les services d'anatomie s'installeront dans les locaux de la nouvelle Faculté de Médecine, rue des Saints Pères. Sous la direction de Gaston Cordier, successeur d'Eugène Olivier, André Delmas sera l'âme de ce transfert. Imaginatif, tenace, convaincant, il obtiendra quatre étages de ce bâtiment. Au 5ème et 7ème étage, réservé aux étudiants de première et deuxième année, il créera de nouvelles salles de dissection vastes, lumineuses, aérées, auxquelles il adjoindra de modernes chambres froides pour la conservation des sujets et des pièces anatomiques. André Delmas est en effet convaincu que la connaissance de l'anatomie nécessite aussi de patientes et minutieuses dissections et il les assurera en instituant l'œuvre des « Dons des corps aux Facultés de Médecine» dont il précisera les règles et fera connaître l'existence au grand public qui y participera très généreusement.

Le 5ème étage sera réserve au bureau des professeurs, au secrétariat et à la bibliothèque anatomique complétée à une de ses extrémités par un laboratoire de chirurgie expérimentale et à l’autre par une unité modèle de recherche sur les primates. Dans l'aile qui lui est réservée, André Delmas peut, cette fois, accueillir les nombreux chercheurs qui apprécient les facilités offertes et le patron qui les guide. C'est ainsi qu'il encouragera de multiples travaux, source de plus de trois cents publications dont celle de Claude Gillot sur le système veineux, de Jacques Hureau sur le rein, de Geneviève Hidden sur la thyroïde, de Jean-Pierre Lassau sur l'organogenèse du foie, d'Emmanuel Cabanis sur l'imagerie et les coupes, de Claude Kenesi, de Jean-Henri Alexandre, de Jean-Paul Chevrel, à Paris, sans compter les autres élèves venus de toutes les régions de France et dont 29 deviendront professeurs. On vient, également de l'étranger, des pays les plus divers et de cette pépinière sortiront 38 anatomistes qui seront professeurs dans leur pays d'origine.

André Delmas, pour sa part, poursuit ses recherches en neuro-anatomie avec Charles Eyries, spécialiste des reconstructions embryologiques du cerveau, François Raveau, psychiatre, Vincent Meininger et Michel Baulac.

Avec Henri Pineau, André Delmas entreprend une considérable étude sur la colonne vertébrale, basée sur 300 rachis recueillis dans les pavillons, après les dissections. Il montre que les variations observées dans la région cervicale et dans la région lombaire prouvent que la forme du rachis humain, modulé par la station érigée, n'est pas encore fixée et conclut ainsi, qu'à l'égal de la main et du crâne, le rachis érigé est un des principaux caractères de l'hominisation.

Au 5ème étage du bâtiment, il crée un vaste musée d'anatomie où il va recueillir et sauver les magnifiques collections du Musée Orfila croupissant dans les salles obscures de l'ancienne Faculté de Médecine. Il y rassemble des pièces d'anatomie comparée des mammifères, des moulages de fossiles et la précieuse collection Augier sur la croissance des os de la face. Il adjoint à ce musée Orfila des pièces plus récentes correspondant à l'anatomie humaine et en fait le Musée Rouvière.

Enfin, à coté, il place la rachithèque de ses trois cents colonnes vertébrales numérotées ainsi que des reconstructions d'embryologie et d'organogenèse humaine, collection qui mérite bien le nom de « Musée Delmas ». Cet extraordinaire ensemble de 6 000 pièces, André Delmas entreprit de le répertorier et de l'illustrer, dans un magnifique album, avec l'aide de Madame Delmas et d'Emmanuel Cabanis, véritable travail de bénédictin qui permit ainsi le classement de ces pièces dans le patrimoine des Monuments Historiques, en 1992.

C'est alors l'âge d'or de l'anatomie parisienne qui accueille, en 1955, le sixième congrès international d'anatomie. André Delmas a été nommé Professeur sans chaire en 1954, il sera Professeur titulaire d'anatomie fonctionnelle et de neuro-anatomie en 1958, puis titulaire de la chaire d'anatomie de la Faculté de Médecine de Paris en 1960, au départ de Gaston Cordier. André Delmas est membre de nombreuses sociétés d'anatomie françaises et étrangères et président de plusieurs d'entre-elles. Il est reçu partout avec beaucoup d'estime et de déférence, comme un vrai ambassadeur de l'anatomie française.

Mais les premiers nuages commencent à s'accumuler à l'horizon. Pour répondre aux besoins croissants d'enseignement, on crée de nouvelles Facultés de Médecine, à Paris. André Delmas y organise de nouveaux services d'anatomie qu'il confie à ses élèves, Claude Couinaud, moi-même qu'il a recueilli après le départ de mon maître Cordier, puis Jacques Hureau.

Mai 1968 éclate comme un coup de tonnerre. Les enseignements sont interrompus, André Delmas restera courtois mais ferme, il ne cèdera pas sur ses principes, il organisera même, à la demande de certains étudiants, un cours impromptu qui deviendra célèbre, dans un des cafés de Saint Germain des Prés.

L'agitation passée, les réformes se succèdent, on crée, dans la hâte, de nouvei1es Facultés de Médecine dont certaines d'ailleurs n’ont ni locaux, ni moyens d'enseignement et le Professeur Delmas est amené à organiser au mieux, dans les salles de la rue des Saints Pères, ce qui manque, pour l'anatomie, dans ces « facultés de papier ». Elu, en 1971, Directeur, de ce qui était devenu l’Unité d'Enseignement et de Recherche biomédicale des Saints Pères, André Delmas fit tout pour préserver le merveilleux instrument qu'il avait construit et continua à assurer le prestige de l'anatomie française dans le monde. Ce qui lui vaudra d'être élevé au grade d'Officier de la Légion d'Honneur. En 1979, à l'heure de la retraite, André Delmas, grâce à la courtoisie de ses pairs peut rester dans le service d'anatomie de la rue des Saints Pères. Il s'installe dans un petit bureau, au 8ème étage, au fond du musée qu'il avait sauvé et enrichi. II continue à y recevoir ses élèves français et étrangers et surveille minutieusement les rééditions du traité de Rouvière auquel il apporte, chaque fois, les compléments qui s'imposent.

Il assiste également, très fidèle, aux séances de l'Académie Nationale de Médecine où il avait été élu en 1972 et dont il fut Président en 1990. Il organisera une magnifique réunion sur Orfila, toxicologue réputé mais surtout artisan du renouveau de la Faculté de Médecine de Paris en 1820.

Avec l'âge, l'activité d'André Delmas se ralentit. Grâce à l'aide de son fils, Vincent et de son fidèle élève, Emmanuel Cabanis, il reste assidu à l'Académie de Médecine, mais privé, par son décès de l'affection de son épouse, compagne fidèle et mère de ses cinq enfants, il se retire dans une maison de retraite avant d'être hospitalisé, malade, à l'hôpital Sainte Perrine où il s'éteint le 2 octobre 1999, dans sa 89ème année.

Au cours de cette prestigieuse carrière, l'homme était resté simple, disponible, affable, très accueillant et très dévoué à ses élèves. Réservé sur sa vie privée, sa famille à laquelle pourtant il était très attaché, André Delmas était un chrétien convaincu et pratiquant, un humaniste cultivé, amoureux de la nature, il passait ses vacances d'été dans la maison de famil1e, à la Livignière, dans l'Hérault. Région dont il se plaisait à peindre, son loisir préféré, les paysages aux subtiles nuances colorées.

André Delmas demeurera, ainsi, non seulement comme un homme chaleureux et attachant mais comme un exceptionnel serviteur, un infatigable ambassadeur de cette science merveilleuse, indispensable aux étudiants et aux médecins: L'anatomie.

 

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